JE M’APPELLE ALI AARRASS

December 5, 2016

INTERVIEW de MANU SCORDIA 

 

« On va faire un geste et leur envoyer ce gars dont on n’a rien à foutre »

 

 

 

Dessinateur engagé (il contribue notamment au trimestriel social « Ensemble », publié par le Collectif Solidarité Contre l’Exclusion) et animateur pour enfants, Manu Scordia met aujourd’hui son talent au service de la libération d’Ali Aarrass, ce ressortissant belgo-marocain injustement incarcéré au Maroc depuis plus de huit ans dans des conditions de détention abominables et dans l’indifférence absolue de la classe politique belge. Un combat bénévole, tant pour l’auteur que pour son éditeur, puisque tous les bénéfices des ventes de la BD seront reversés à l’association « Free Ali Aarrass », pilotée par la sœur du détenu.

 

MPP : En suivant parallèlement les destinées d’Ali Aarrass, de sa sœur Farida et de son épouse Houria au cours des dix dernières années, tu retraces méthodiquement le déroulé de l’affaire depuis ses origines jusqu’à nos jours. Tu as utilisé diverses sources, dont beaucoup de témoignages de première main. Comment as-tu travaillé ?

Manu Scordia : J’ai pris connaissance de l’affaire Ali Aarrass à travers les réseaux sociaux. C’est une connaissance, impliquée là-dedans, qui m’a contacté par Facebook pour me demander si ça m’intéressait de faire une « petite BD » pour raconter l’histoire d’Ali Aarrass. J’en avais vaguement entendu parler, mais je connaissais peu, je savais seulement que c’était un prisonnier politique. Je me suis renseigné, puis j’ai d’abord rencontré sa sœur Farida, qui m’a tout raconté en long et en large. Ensuite, j’ai rencontré Luk Vervaet, fondateur du comité « Free Ali Aarrass » et ancien enseignant dans les prisons, qui reste très engagé dans le milieu carcéral. J’ai aussi communiqué par email avec Houria, la femme d’Ali, avec ses avocats, puis avec des membres du comité de soutien, qui avaient assisté aux procès et qui m’ont fourni pas mal de témoignages directs. Au départ, je me disais que ça allait être une petite BD de quelques planches, mais au fur et à mesure que je rencontrais les gens, je me suis aperçu que ça allait être vraiment un travail de longue haleine. C’est en prenant connaissance du sujet que j’en suis arrivé à faire un truc d’aussi grande envergure.

MPP : Tu as pu entrer en contact avec Ali Aarrass ?

M.S. : Oui, j’ai pu lui parler au téléphone, grâce à sa sœur Farida. Il m’a raconté pas mal de choses sur son enfance à Melilla, puis son arrivée en Belgique, les petits boulots qu’il a faits, bref toute la première partie de la BD. Ce n’était pas long, pace qu’il y avait des gens qui attendaient pour le téléphone, et pourtant il a quand même eu le temps de me dire beaucoup de choses, y compris sur ses conditions de détention et sur la réalité de son quotidien.

MPP : À la prison de Salé 2 ?

M.S. : Oui, c’était à Salé 2. Mais maintenant, il vient d’être transféré à Tiflet. C’est tout récent, il y a un mois environ, et donc postérieur à la BD.

MPP : Quelles sont les preuves et éléments à charge qui pèsent contre lui ?

M.S. : Ben, rien. C’est justement ça toute la particularité du cas Ali Aarrass, c’est qu’il n’y a vraiment absolument rien. Le dossier est totalement vide. Tout ce qu’il y a, ce sont des aveux obtenus sous la torture, donc sans aucune valeur juridique selon le droit international. Et Aarrass n’a même jamais été particulièrement militant ni impliqué politiquement, donc il n’est sans doute pas non plus emprisonné pour ses idées. C’est juste un homme ordinaire, victime de quelque chose qui le dépasse complètement.

 

 

« Un homme ordinaire, victime de quelque chose qui le dépasse complètement »

 

MPP : Si je comprends bien, Aarrass était soupçonné d’appartenir au réseau terroriste Belliraj, mais au cours de son propre procès, Belliraj lui-même l’a blanchi ?

M.S. : Oui. C’est assez bizarre : Aarrass a été arrêté une première fois en novembre 2006 parce qu’il était soupçonné de faire du trafic d’armes. C’est la période qui suit les attentats du 11 septembre 2001, puis ceux de Madrid et de Casablanca, et où il y avait - un peu comme maintenant d’ailleurs - une paranoïa vis-à-vis du terrorisme. Les gens de confession musulmane, mais aussi les voyageurs à destination de certains pays, étaient particulièrement surveillés, et donc il y avait un soupçon sur Ali Aarrass. Comme il n’y avait aucune preuve contre lui, il a été libéré, mais sous caution, et pendant deux ans, il a continué à être surveillé. Il devait se présenter toutes les semaines au palais de justice, et l’enquête sur lui s’est poursuivie pendant ces deux années, sans aucun résultat. Mais en 2008, il a été à nouveau arrêté parce que le Maroc, du fait de la nationalité marocaine d’Aarrass, le réclamait. Il a été jugé par Baltasar Garzón, magistrat célèbre pour sa sévérité et pour son intransigeance, qu’on ne peut vraiment pas soupçonner de laxisme (c’est lui qui a lancé un mandat d’arrêt contre Pinochet), et qui a abouti à un non-lieu. Mais malgré ça, Ali Aarrass n’est pas libéré, parce que le Maroc le réclame.

MPP : En quoi s’agit-il d’un procès diplomatique ?

M.S. : On ne peut faire que des suppositions. Pourquoi le Maroc le voulait-il absolument ? Pourquoi l’Espagne a-t-elle accepté de le livrer ? Entre le Maroc et l’Espagne, il y a toujours eu une rivalité et des problèmes diplomatiques, concernant notamment le Sahara Occidental ou justement Melilla, d’où est originaire Ali Aarrass. C’est une zone assez sensible. Et ces deux pays, qui étaient à fond dans le camp de « l’axe du bien » de George W. Bush sont entrés dans une compétition à qui était le meilleur élève dans la lutte anti-terroriste. On suppose que c’est lié à ça : le Maroc voulait montrer qu’il ne lâcherait pas l’affaire et faire un exemple, et l’Espagne, dans une logique d’apaisement diplomatique, s’est sans doute dit : « on va faire un geste et leur envoyer ce gars dont on n’a rien à foutre de toute façon ».

MPP : Quelle est la position de la Belgique dans cette affaire ?

M.S. : À ce moment-là, la Belgique n’a absolument pas réagi du tout. C’était Vanackere aux affaires étrangères. Maintenant, c’est Reynders, mais Vanackere ne valait pas mieux, en tout cas sur ce sujet-là. La Belgique a totalement laissé faire, et quand la famille Aarrass les a interpellés, ils ont déclaré faire entièrement confiance à l’Espagne. Là aussi, entre la Belgique et le Maroc, c’est une longue histoire : on a fêté il n’y a pas longtemps les 50 ans de l’immigration marocaine ; la Belgique affiche fièrement son amitié de longue date avec le Maroc et prétend qu’il s’agit d’un pays démocratique qui respecte les droits de l’homme, alors qu’en fait, le Maroc est une dictature épouvantable.

MPP : Tu rapportes que lorsque Farida se tourne vers le Ministère belge des affaires étrangères, le consul a cette réponse stupéfiante : « Dans le cas d’un problème à l’étranger, les citoyens belges se divisent en deux catégories : ceux qui le sont d’origine et les autres. » La citation est authentique ?

M.S. : Oui, c’est textuellement ce qu’il a répondu. Cette affaire reflète bien le racisme qu’il y a là-derrière : si Ali Aarrass était belgo-belge, avec un prénom bien de chez nous, il ne serait pas où il est. Si un citoyen belge se trouve emprisonné arbitrairement à l’étranger, évidemment, la Belgique intervient ; mais parce qu’il a la double nationalité, selon le consul, sa nationalité marocaine prévaut. C’est l’excuse invoquée, mais ça ne tient pas, parce que Farida Aarrass a attaqué l’État belge en 2014 pour non-assistance consulaire, et elle a gagné.

 

« Cette affaire reflète bien le racisme qu’il y a là-derrière »

 

MPP : C’est-à-dire que la justice belge reconnaît que l’État doit apporter une assistance consulaire à Ali Aarrass ?

M.S. : Exactement, et c’est une première dans l’histoire juridique de la Belgique : pour la première fois, la justice reconnaît la différence de traitement réservée aux binationaux, pratique considérée jusque-là comme parfaitement normale. Ceci étant, malgré cette décision de justice, l’État belge n’a jamais rien fait et ne fait toujours rien. C’est pourquoi j’ai co-signé récemment une carte blanche dans Le Soir pour exiger que l’État prenne en charge l’assistance consulaire due à Aarrass1, et j’invite également tous les lecteurs de « Même Pas Peur » à signer la pétition2.

MPP : Reynders en a pourtant rajouté une couche, en déclarant : « Attention, il s’agit tout de même d’une affaire de terrorisme ».

M.S. : Oui, ça, c’est ce qu’il a dit plus récemment, un peu après les attentats du Bataclan. À ce moment-là, Ali Aarrass était en grève de la faim depuis presque 60 jours, et donc évidemment, Reynders a profité du climat de paranoïa anti-terroriste : le mot « terrorisme » a suffi, alors qu’il n’y a aucun élément à charge. Et pendant ce temps, la presse marocaine, soumise au régime, chargeait la barque en présentant Aarrass comme un menteur et une fausse victime. Quand on a commencé à parler de Molenbeek (où réside toujours Farida), un journal marocain a même titré : « Ali Aarrass, le terroriste molenbeekois »...

MPP : Lors de ses interrogatoires par la DGST marocaine, Aarrass est soumis à des injections, passages à tabac, suspensions, suffocations, simulations de noyade, privations de sommeil et de nourriture, chocs électriques, viols, humiliations, brûlures de clopes, supplice de la bouteille, torture blanche, ... En prison, la plupart de ses dents ont été cassées et il a toujours actuellement le tympan gauche éclaté. C’est que, contrairement aux autres détenus, Aarrass a osé dénoncer ses tortionnaires et ses conditions de détention. On peut dire qu’il paie le prix fort pour ça ?

M.S. : Oui, il l’a payé, et je crois qu’il le paie encore : ce n’est pas pour rien qu’il a été transféré à Tiflet. À la DGST, il a été torturé pendant 12 jours et 12 nuits – les trucs les plus atroces qu’on puisse imaginer – et ensuite, il a été transféré à Salé 2. Il a porté plainte contre la torture, et effectivement il l’a payé : pendant toutes ces années, il n’a jamais cessé de subir des mauvais traitements : privations de sommeil, portes claquées ou lumières soudainement allumées pendant la nuit. C’est par périodes : parfois, ça va mieux, et puis, sans raison précise, on le prive d’accès à la douche, à la cour, à son courrier, ...

MPP : Comment Aarrass est-il finalement parvenu à attirer l’attention de l’opinion publique ?

M.S. : C’est en grande partie sa sœur Farida qui, depuis la Belgique, a vraiment déplacé des montagnes pour son frère, en créant le comité « Free Ali Aarrass », au bénéfice duquel vont toutes les recettes de la BD, ainsi que du livre Lettres de prison qu’elle publie actuellement. Des comités se sont formés à Melilla, en Espagne et aussi à Londres, et une vraie solidarité internationale s’est formée autour du cas Aarrass, au-delà des clivages communautaires ou religieux. Depuis quelques années, Amnesty International en a fait une figure de ses campagnes contre la torture, et Aarrass a aussi fait cinq ou six grèves de la faim. En 2015, c’était la plus longue, qui a duré 72 jours, et il a failli y passer. Suite à ça, Farida avait pris symboliquement le relais de la grève à Bruxelles, en demandant aux sympathisants de jeûner à tour de rôle pendant 24 heures.

MPP : Ensuite, il y a eu cette visite du rapporteur de l’ONU Juan Méndez, lui-même ancienne victime de tortures, accompagné d’un médecin légiste spécialisé dans les traces de sévices...

M.S. : Oui, c’était en 2012. Ils ont pu constater qu’effectivement, il y a eu tortures. Parce que le Maroc, encore aujourd’hui, continue de nier qu’Aarrass a été torturé. Et même Didier Reynders, d’ailleurs : il n’y a pas si longtemps, interpellé par un gars d’Écolo, il a répondu que pour l’instant, rien ne prouve qu’Aarrass a vraiment été torturé. Il continue à dire ça, alors qu’on a les preuves, les relevés du légiste et tout un rapport sérieux de l’ONU. Donc, Reynders ment effrontément.

 

« Reynders ment effrontément »

 

 

MPP : Et puis il y a l’iniquité des procès. Dans quelles conditions les audiences se sont-elles déroulées ?

M.S. : Je n’y ai pas assisté personnellement, mais tous les témoignages concordent : les premières audiences sont plusieurs fois reportées faute de traducteur (Aarrass ne parle qu’espagnol), les avocats ne sont pas prévenus, ... Quand il a appris la sentence (15 ans, puis 12 ans en appel), il était tout seul dans la salle face à ses juges. Comme je le raconte dans la BD, ils ont fait évacuer la salle en demandant au public de revenir à 16 heures pour le verdict, et quand les gens sont revenus à l’heure dite, la sentence était déjà prononcée et le prisonnier emmené. Et à ce moment-là, Aarrass ne comprend même pas la sentence, puisqu’il ne parle pas la langue. Ce n’est que plus tard, dans son cachot, que ses avocats lui expliquent qu’il a été condamné à quinze ans. C’est totalement aberrant. Et tous les témoignages se recoupent également sur un autre point : les juges s’en foutent. Certains dormaient réellement (comme dans la BD), d’autres jouaient avec leur GSM ou lisaient le journal, ... Ils s’en tapent complètement. Pendant que la défense parle, ils la laissent causer, ils s’en foutent, et ensuite, ils ne prennent même pas la peine de répondre aux arguments : ils sortent d’un tiroir la sentence prévue d’avance.

 

« Ils sortent d’un tiroir la sentence prévue d’avance. »

 

MPP : S’agit-il d’un cas isolé ?

M.S. : Non, je crois que le cas d’Ali Aarrass est assez emblématique de la situation politique actuelle : suite aux attentats, les dérives sécuritaires et les atteintes aux droits sont de plus en plus fréquentes. Le droit et les libertés individuelles sont mis de côté au bénéfice du tout-sécuritaire. Ce cas particulier montre jusqu’à quelles dérives peut mener la lutte anti-terroriste. Et ce n’est pas nouveau : sur les centaines de personnes enfermées à Guantanamo dans les années qui ont suivi le 11 septembre, il y en a peut-être un ou deux dont on a pu prouver qu’ils étaient coupables de quelque chose. Ce mot « terroriste » autorise vraiment à fermer les yeux sur toutes les violations des droits et libertés fondamentales.

MPP : Ça peut même aller très loin : dans la BD, on voit que certains proches se détournent de la famille Aarrass dès que le mot « terrorisme » est invoqué.

M.S. : Oui, et malheureusement surtout dans la communauté musulmane, il y a cette peur d’être assimilé au terrorisme. Le cas Ali Aarrass est révélateur de ça aussi : une islamophobie grandissante, servie par les déclarations de notre ministre Jan Jambon, du style « les musulmans sont un cancer pour la société » ou « les musulmans ont dansé après les attentats ». En France, pareil avec l’histoire du burkini et le port du voile : on revient toujours avec les mêmes trucs pour taper encore et toujours sur le même clou : les musulmans, les musulmans, les musulmans. Ajoute à ça le climat ultra-sécuritaire et répressif, et on arrive vraiment à un contexte très inquiétant. Et effectivement, quand Farida essaie de trouver du soutien parmi les gens de son quartier, elle se retrouve face à des musulmans qui ont peur d’être catalogués, parce que cette étiquette « terroriste » fout vraiment les boules. Et puis il y a le racisme « structurel » qui frappe les binationaux, puisqu’il y a vraiment un double traitement selon qu’on est Belge d’origine ou non. « Aimons-nous les uns les autres », c’est super, évidemment, mais il y a une hypocrisie aujourd’hui, qui consiste à promouvoir le vivre-ensemble et à avoir sans cesse ce mot-là à la bouche, mais sans s’attaquer au fond du problème, à savoir cette inégalité de traitement qui fait partie intégrante du système. C’est à ça qu’il faut s’attaquer d’abord.

 

MPP : Quels sont tes prochains projets ?

M.S. : On vient de faire une exposition sur les Black Panthers avec Karim Bricki Nigassa, un photographe assez engagé, pour les 50 ans de la création du mouvement. L’expo est un mélange de techniques, où je reviens en dessin sur ses photos. On a fait le vernissage il y a trois semaines au Pianofabriek, à Bruxelles, et maintenant elle va tourner en Wallonie. À plus long terme (mais ça reste un projet très vague), j’aimerais faire une bande dessinée sur quelqu’un que je connais, qui est parti travailler comme traducteur pour Médecins Sans Frontières sur l’île de Kos (Grèce), où arrivent tous les migrants de Syrie, d’Irak et du Moyen-Orient. Au cours des deux dernières années, c’est MSF qui gérait (un peu) ce drame humanitaire et, en tant que traducteur arabe-anglais-français, ce gars-là a pu recueillir plein de témoignages incroyables. L’idée serait d’en faire une espèce de BD-reportage, un peu dans l’esprit du Palestine de Joe Sacco ou des Chroniques birmanes de Guy Delisle. Mais pour l’instant, mon projet, c’est surtout de promouvoir la BD sur Ali Aarrass et de faire connaître un maximum son cas.

 

Manu SCORDIA, Je m’appelle Ali Aarrass, Antidote, octobre 2016, 135 pages, 10€.

Disponible chez Aurora, ESG ASBL, Joli Mai, Le Space, Par chemins, PTB Shop, Tropismes et UOPC (ou via le site de l’éditeur).

www.freeali.eu

manu-scordia.blogspot.com

(Propos recueillis par Benoit Doumont)

 

1

 Carte blanche consultable en ligne sur : http://plus.lesoir.be/65240/article/2016-10-22/de-quoi-ali-aarrass-est-il-le-nom

2

 http://www.petitions24.net/assistance_consulaire_pour_ali_aarrass

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