Fred Jannin

August 30, 2017

LA CASE EN MOINS – INTERVIEW / FRÉDÉRIC JANNIN

 

« Toute l’école de Marcinelle est passée dans mon lit »

 

À moins que vous soyez expatrié(e) depuis de nombreuses années, sans aucun accès à la télévision ni à la radio belges, inutile de vous présenter Fred Jannin. Humoriste, comédien, chroniqueur, musicien et dessinateur prolifique depuis plus de trente ans, le gaillard fait partie de notre quotidien et appartient à notre patrimoine. Il vient de terminer la restauration des couleurs des albums de Gaston1 et publie ces jours-ci la suite de Comment devenir Belge 2 sur un scénario de Gilles Dal. Entretien avec un peï comme un building.

 

MPP : Tu débutes en BD avec La revanche de Rockman, tome 3 d’une série qui n’en comporte en réalité qu’un seul…

Fred Jannin : C’était un foutage de gueule. À la fin des années 1970, je découvre le plaisir de la moquerie ou de l’absurdité du monde et du coup, c’était très marrant de faire un tome 3 d’abord. J’avais déjà fait une biographie de Pete Townshend dans le journal More !, qui ressemblait un peu à Même Pas Peur – mais un millénaire avant.

MPP : Ta carrière de dessinateur démarre véritablement en 1977, avec la parution des premières planches de Germain et nous dans le Trombone Illustré, supplément « pirate » du journal Spirou, piloté par Yvan Delporte et André Franquin. Un souvenir concernant l’ambiance qui régnait dans les caves de Dupuis cette année-là ?

F.J. : Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui, je vois ça comme quelque chose d’extraordinaire. Parce que je n’ai pas retrouvé la même ambiance dans d’autres aventures. Ça se passait dans la cave de la rue de Livourne, donc en dessous de la rédaction de Spirou, Télé-Moustique et Bonne soirée. Il y avait quelque chose d’extraordinaire pour moi à côtoyer mes dieux vivants, c’est-à-dire Delporte et Franquin, et à ce qu’en plus, ils me proposent de dessiner une planche dans leur supplément à Spirou. Et j’étais bien d’accord avec eux : le Spirou de l’époque était illisible, il ne me plaisait plus du tout. Ça n’avait plus rien à voir avec le Spirou de quelques années auparavant, quand Yvan Delporte était rédac-chef. Tout ça mis ensemble, avec du recul, je me dis que j’ai eu beaucoup de bol de vivre ces choses-là.

MPP : Tous les dessinateurs du Trombone étaient payés pareil ?

F.J. : Yvan et Franquin avaient décidé de couper le journal en petites tranches et chacun, en fonction du remplissage de la tranche, était payé, sans que la notoriété intervienne.

MPP : Deux ans après la mort d’Yvan Delporte (en 2007), tu lui rends hommage en publiant un mini-récit : Yvan le fou ou le Petit Delporte Illustré…

F.J. : Oui, et Clémence, la femme de ma vie - alors qu'on on ne se connaissait pas encore - avait été très marquée par ce mini-récit qu'elle avait lu et relu. Elle ne savait pas qu’elle allait rencontrer, quelques années plus tard, l’auteur du mini-récit, c’est-à-dire moi-même, donc, hein ! Et c’était très touchant qu’elle me dise : « ah, c’est toi qui a fait ça ? ça m’avait bouleversée ». Parce que c’était un hommage sincère à tout ce qu’Yvan avait partagé avec moi.

 

Serge, un habitué de la librairie, intervient dans la conversation : Un grand Monsieur !

 

F.J. : Ah oui, ça oui. Un fameux peï !

Serge : Et tu as aussi eu des relations privilégiées avec Peyo…

F.J. : J’ai couché avec tout le monde ! Toute l’école de Marcinelle est passée dans mon lit.

MPP : Tu viens d’ailleurs de terminer un boulot magistral de restauration des couleurs de Gaston…

F.J. : C’est parce que je suis nécrophile !

MPP : En 1980, Delporte et Franquin fondent le premier syndicat d’auteurs de BD, l’UPCHIC. Tu as adhéré à ce machin-là ?

F.J. : Oui, l’Union Professionnelle des Créateurs d’Histoires en Images… et Cartoons (pour faire le « c » de « chic »). J’ai fait des petits dessins pour le magazine de l’UPCHIC et je voyais Yvan et Franquin très concernés. Moi, j’étais un peu plus détaché, mais c’est vrai que c’était un truc bizarre, de mettre ensemble des gens qui sont, par définition, des introvertis, et qui n’ont pas envie de se mettre ensemble. Les auteurs de BD, pour les mettre ensemble, il faut déjà beaucoup d’énergie.

MPP : Le premier scénariste de Germain et nous n’est autre que Thierry Culliford, le fils de Peyo (Pierre Culliford) ; le personnage du père caractériel de Pilou serait d’ailleurs inspiré du célèbre dessinateur...

F.J. : Oui, c’est un peu Peyo.

MPP : Peyo était du genre à hurler « Tais-toi quand tu réponds à ton père » ?

F.J. : Il ne disait pas des bêtises comme ça, mais il était très flagrant que son autorité n’était pas tout à fait à la hauteur. Parfois, il s’énervait, il criait, il voulait montrer qu’il était un père autoritaire et, sur Thierry qui avait trois têtes de plus, ça ne marchait pas, évidemment. Je me rappelle cette scène : dans la cuisine chez Peyo, on ouvre le Spirou, Peyo déballe le poster « Tais-toi quand tu réponds à ton père » et là, il se retourne vers moi et me dit : « je sais de qui tu t’es inspiré pour ce personnage-là »

MPP : Et ça l’a fait rire ?

F.J. : Oui, ça l’a fait rire, bien sûr, il m’a dit ça très gentiment. De toute façon, la ressemblance s’arrête là. Ce n’est pas une caricature de Peyo, c’est juste la situation d’un père qui est trois fois plus petit que son fils et qui doit s’imposer avec des arguments qui ne sont pas toujours très convaincants. Peyo devait faire preuve de sagesse et d’autorité vis-à-vis d’un gamin qui était quand même plutôt trash. Thierry n’était pas exactement le « gendre idéal », alors pour Peyo, forcément, c’était difficile.

Serge : Il avait quand même un côté très traditionnel, très…

F.J. : Bourgeois. On peut dire bourgeois. Yvan était vraiment le foufou anar, mais Peyo, à côté d’Yvan, était très « normal ». D’ailleurs, pour moi, ça a aussi été un décalage un peu impressionnant : d’un côté, j’avais les dieux de mon enfance, qui avaient fait les Schtroumpfs, Gaston Lagaffe et Boule & Bill ; de l’autre, ces gens beaucoup plus normaux qu’on ne l’imagine. Et puis surtout, Peyo devenait le père de mon pote. Donc, il y avait à la fois quelqu’un sur un piédestal et quelqu’un qui énervait tout le monde parce que Thierry était puni ou privé de cinéma quand il avait des mauvais points. Ça faisait un grand décalage. Je n’ai pas eu ça avec Franquin. Franquin était vraiment exceptionnel, il n’avait pas ce côté petit-bourgeois. Il y avait une autre dimension chez Franquin.

MPP : De qui s’inspire Jean-Alain, le père « bobo » de Sophie dans Germain… ?

F.J. : Ces personnages sont avant tout d’énormes stéréotypes. Mais les parents de Sophie sont un petit peu inspirés de ma sœur aînée, Véronique, qui a une fille prénommée Sophie (ma nièce). C’est d’ailleurs la Sophie qui accompagne les Bowling Balls lors d’un concours dans le roman-photo. Il faut dire que ma sœur Véronique était beaucoup plus proche de ce type d’éducation « baba » tendance écolo.

MPP : Laetitia, la mère de Sophie, change énormément au cours de la série, jusqu’à devenir une véritable business woman dans le dernier tome. Saura-t-on un jour ce qui lui est arrivé ?

F.J. : Non, je crois qu’on ne le saura pas, mais c’est ce qui est arrivé à toute une génération. À cette époque de Germain, on scénarisait avec Sergio Honorez et on constatait qu’effectivement, tous les ex-bobos-babas étaient devenus encore plus âpres au gain et au business que les générations précédentes.

MPP : Une métamorphose irréversible pour Laetitia ?

F.J. : Oui, je pense que c’était irréversible. Heureusement, on n’a pas eu à se poser la question… Après, il y a eu la série Que du bonheur !, qui montre la même génération quelques années plus tard.

MPP : Mais justement, sont-ce bien les mêmes ? On croit reconnaître certains personnages de Germain (notamment Pilou), mais ils ne sont jamais nommés, et il y a beaucoup d’absents.

F.J. : Au début, je voulais vraiment faire la suite de Germain et nous, mais au Lombard, ils ont trouvé que ce n’était pas une bonne idée, parce que ça ne donnait pas une impression de nouveauté. En effet. Donc, on a dû trouver d’autres noms.

MPP : Étonnante stratégie commerciale…

F.J. : Je crois que ce n’était pas dans l’ère du temps et que, trois ou quatre ans plus tard, ils auraient dit : « il faut appeler ça Germain et nous » parce que c’était l’époque où tous les gens voulaient retrouver l’« émotion antérieure ».

MPP : Tu as aussi enregistré, avec Yvan Delporte et Marcel Gotlib, plusieurs épisodes de l’émission radio Lou pescadou no pas fraichou. Y a-t-il une chance pour que le grand public puisse un jour accéder à ce patrimoine immatériel, uniquement attesté actuellement par des photos ?

F.J. : Ça finira bien par se retrouver sur le web, à mon avis. J’ai tout conservé, mais c’est du brouillon, le souvenir est plus touchant que l’objet du souvenir. Mais pourquoi pas, oui. Un jour, c’est vrai que ça vaudrait le coup de le mettre sur une chaîne comme Spotify ou autre.

MPP : Après l’aventure du Trombone, Franquin t’offre le scénario d’Arnest Ringard et Augraphie, que tu te mets immédiatement à dessiner. Il s’agira du début d’un véritable cours de dessin par fax interposés…

F.J. : Les fax, c’est plutôt dans la deuxième version d’Arnest Ringard. Il y a eu une première version en 1980 et à ce moment-là, Franquin ne voulait absolument pas intervenir. Il me laissait faire. Et dix ou quinze ans plus tard, quand j’ai redessiné tout Arnest Ringard, plus un deuxième album, c’était le moment où Franquin, je ne sais pas pourquoi, avait envie de transmettre son savoir. Il s’occupait beaucoup de Batem pour le Marsupilami et le fax était un moyen facile pour lui de corriger les planches depuis chez lui. C’est à ce moment-là que j’ai eu droit à une espèce de « stage école de Marcinelle » par fax interposés. C’était assez passionnant. Vers la même époque, j’étais allé en Californie, d’où j’avais ramené un très gros bouquin, très lourd, sur les animateurs de chez Disney. Et j’ai montré à Franquin qu’il avait les mêmes « dogmes », ou plutôt qu’il avait inventé lui-même une série de critères d’efficacité de la bande dessinée, qui étaient à peu près les mêmes qu’on retrouvait dans le gros bouquin (qu’il n’avait évidemment jamais vu).

MPP : Par exemple ?

F.J. : Il m’avait fait des remarques sur la pastille des yeux pour le regard des personnages et on retrouve exactement ça dans le bouquin de Disney. Mais lui l’avait inventé de son côté.

MPP : Puis viennent les Snuls et leur cortège de personnages mémorables, parmi lesquels le Schtroumpf nazi… Quelle a été la réaction de la famille Culliford ?

F.J. : Aucun problème. Mais ce n’était pas du tout agressif, ni envers la famille Culliford, ni envers les Schtroumpfs. Je crois que c’était une idée de Kris. C’est venu comme ça, on a vu un képi, on l’a mis sur la marionnette et voilà. Il y avait beaucoup de spontanéité dans les Snuls, ce qui rend l’époque actuelle encore plus douloureuse, parce qu’on ne peut plus. On ne peut plus. Par exemple, Gilles Dal était hier à C’est presque sérieux, et à un moment, ils ont passé un disque de Marvin Gaye et Christophe Bourdon lâche : « ah oui, Marvin Gaye, qui était homosexuel… », donc vraiment le jeu de mot de base. Eh bien, Walid, le présentateur, l’a sommé de s’excuser. Sérieusement, alors qu’il n’a rien dit d’agressif, il a juste fait un jeu de mots à deux balles. Donc l’époque a bien changé depuis celle des Snuls. On a eu de la chance, vraiment.

MPP : 1993 est également l’année de la fin des Snuls et l’an 1 de l’ère JAADTOLY (« J’aime autant de t’ouvrir les yeux ») … Comment s’opère la transition ?

F.J. : Nico et Kris faisaient déjà de la pub du temps des Snuls, ils ont juste continué. Sergio en a fait aussi pendant près de dix ans avant de rejoindre Dupuis, où il est devenu directeur éditorial. Moi, je voyais beaucoup Stefan Liberski ; vers la fin des Snuls, on avait l’impression de porter le quintet à nous deux. Et comme c’était aussi l’arrivée des caméras légères, on s’est dit qu’il y avait peut-être moyen de proposer à une chaîne de télé de faire de la télévision pauvre… Ça tombait bien, parce que c’était l’époque où tous les techniciens-chefs des chaînes de télé acceptaient de travailler avec de la home video. Parce qu’avant, il était hors de question de diffuser ça, il n’y avait pas les normes techniques pour que ça passe sur antenne. Et puis, tout à coup, ils ont décidé qu’on pouvait, et ça a donné cette texture de JAADTOLY.

MPP : Entre autres séquences d’anthologie (Suskes & Wickes, Lunchtime Is Money, Un beau chapeau, Les rois des droits, …), JAADTOLY introduit aussi Froud et Stouf, vos doubles canins, qui passeront, c’est assez inhabituel, du dessin animé à la BD ?

F.J. : Oui, la BD était plutôt un produit dérivé. Du coup, c’était plus marrant pour ceux qui avaient vu Froud & Stouf à la télé, parce qu’ils pouvaient s’imaginer l’accent, évidemment gommé dans la BD. Je pense qu’on a, une fois de plus, été un petit peu influencé par les « marketteurs » et on n’aurait pas dû faire les albums comme ça. On a été retenu par l’idée qu’avoir un album avec seulement deux chiens devant leur écuelle pendant 44 pages, c’était monotone, mais en fait, on aurait dû l’assumer à fond, je crois. On s’est senti obligé d’entrecouper avec d’autres histoires et ça donne des albums qui ne sont ni de la BD, ni du cartoon. Enfin bon, je ne regrette pas de l’avoir fait.

MPP : Pas de tome 3 en vue ?

F.J. : J’aimerais bien, d’autant qu’on a la matière pour faire un recueil avec les planches parues dans Spirou.

MPP : Même genre d’inversion avec les Bowling Balls : un groupe de musique dessiné finit par prendre corps dans la réalité. Tu aimes les adaptations inversées ? Peut-être parce que tu effectues tous tes lettrages en écrivant de droite à gauche ?

F.J. : Tiens, c’est vrai. J’ai tout à l’envers ! Comme dans le film L’incroyable histoire de Benjamin Button

MPP : JAADTOLY se réclamait du minimal art et de l’Arte Povera, mouvement italien qui cherchait à donner du sens aux objets les plus insignifiants. Un peu comme faire parler un kiwi ou une mangue du « Perou » ?

F.J. : Oui, c’était super marrant de prendre n’importe quoi dans l’appartement, soit chez Stef, soit chez moi ; s’il y avait une coupe avec des bananes, on prenait deux bananes, et c’était parti : « Ah, salut ! » [Fred prend la voix d’une banane] - ou un misérable... Souvent, on se dit que si on avait dû écrire ça à l’avance et le soumettre à un comité de lecture, jamais on n’aurait pu le faire. Donc, il y a une énorme part de chance dans cette spontanéité, qu’on ne retrouve plus sur aucun support aujourd’hui, même la radio. C’est un peu effrayant.

MPP : La démarche reste finalement assez proche de la « méthode Snul », définie par Eddy Cordy - à qui vous n’aurez décidément rien épargné – comme le fait de « prendre des gens pas comiques pour leur faire dire des choses pas comiques, et ça devient comique ; c’est vertigineux » ?

F.J. : Le Comicor Studio ! On devrait le faire. J’ai justement revu Nico et Stef l’autre jour et on s’est dit qu’on devrait faire une école Snuls. Ça existe bien au Québec : il y a une école du rire, où on apprend à devenir comique. Les Snuls l’avaient fait avant.

MPP : JAADTOLY aura permis à Laurence Bibot (Miss Bricola dans les Snuls) de faire ses preuves en tant que comédienne et aura également lancé un certain Bouli Lanners…

F.J. : Oui, c’est vrai. Il était accessoiriste dans les Snuls et il avait une allure de punk. La première mission qu’on lui a confiée, c’est d’aller demander un foulard dans un magasin Hermès (on tournait la fausse pub pour le foulard Herpès). On s’est dit que si Bouli Lanners, dans son accoutrement, arrivait à obtenir un foulard Hermès à prêter pour le tournage, alors il était engagé.

MPP : JAADTOLY s’exporte ensuite sur scène, avec une adaptation (très libre) de Pierre et le loup au Bota en 1997. Tu n’as plus été retenté par la scène depuis ?

F.J. : Si, plusieurs fois. Avec Stef, il y a eu un projet sur l’histoire de la musique, par exemple : une grande histoire de la musique, des origines à nos jours, mais voilà, ça ne s’est pas fait.

MPP : Et actuellement, pas d’autre projet avec Stef ?

F.J. : Rien pour le moment, mais ça fait partie des trucs marrants avec lui : on ne se voit pas pendant plus de six mois et dès qu’on se revoit, ça marche tout de suite. Je ne pense pas que ce soit de la magie, mais il y a quelque chose avec nos cerveaux qui fait que tout de suite, on se comprend. On a gagné beaucoup de temps comme ça. Quand on devait pondre des séquences chaque semaine, ça facilitait les choses. Avec Gilles [Dal], c’est pareil, ça vient tout de suite. Ça doit être très difficile d’être obligé d’expliquer la mécanique d’un gag ; autant arrêter tout de suite.

MPP : Ex-Snul, chevalier de l’Ordre de Léopold, dessinateur occasionnel pour la FWB (avec Jean-Luc Fonck), actuel Devos des pubs Devos-Lemmens, tu signes maintenant le tome 2 de Comment devenir Belge et il paraît que tu fais marrer même le roi…

F.J. : Je faisais marrer le roi d’avant, oui. Mais je crois qu’essayer de faire marrer le roi d’aujourd’hui est peine perdue. En tout cas, ça n’a pas l’air facile. Laurent rigole un petit peu, parfois, mais Philippe…

MPP : Est-il toujours facile d’incarner cette belgitude ?

F.J. : C’est inconscient. C’est comme l’écriture à l’envers ou les autres inversions que tu as relevées : je ne me sens pas patriote, mais je n’aurais jamais pu essayer de me contorsionner pour plaire à un public français, par exemple. C’est peut-être ça, la belgitude. J’ai beaucoup d’admiration pour Benoît Poelvoorde qui, tout à coup, devient une star en France, ou Geluck, qui est allé faire Drucker. Moi, je sais que je ne pourrais pas. Marc Moulin, avec son groupe Placebo, est sans doute le premier exemple pour moi de quelqu’un qui dit : « je fais ce que je fais, je le fais ici, et tant pis si le territoire est plus petit ». Ou peut-être que j’ai juste la trouille, je ne sais pas, mais je me sens très bien ici. Du coup, c’est peut-être de la belgitude, oui, mais par défaut, par élimination. À côté de ça, c’est vrai qu’on n’arrête pas de m’interroger sur l’humour belge. Mais avec Gotlib et Delporte, on était mille fois plus séduits pas l’humour anglo-saxon. À l’époque, à la télé anglaise, ils allaient déjà tellement loin, que quand on voyait ce que les Français et les Belges essayaient de faire pour faire rire à la télé, on avait l’impression qu’il y avait un décalage de plusieurs centaines d’années. Les Snuls, ce n’était rien du tout à côté de ce que les Anglais faisaient déjà.

MPP : Ces dernières années, tu t’es mis à la peinture. N’as-tu jamais envisagé de réaliser tes planches de BD en couleur directe ?

F.J. : Pour le moment, non, je n’ai rien à raconter en BD. J’ai envie de faire des dessins. En fait, j’ai commencé à faire de la peinture parce que j’étais séduit par l’idée de ne plus me soucier de savoir si les gens allaient apprécier, aimer, acheter. Je regardais peindre ma compagne Clémence et je voyais quelqu’un qui devenait tout à coup entièrement libre, qui ne se souciait pas de savoir si on pouvait mélanger ça avec ça. Et je me suis dit que j’avais perdu ce truc-là. J’ai eu envie d’y revenir.

 

1 Franquin, Coffret L’intégrale Gaston, édition chronologique établie et restaurée par Frédéric Jannin, Dupuis, avril 2017, 22 albums + ex-libris (300€).

2 Frédéric Jannin & Gilles Dal, Comment redevenir Belge ou le rerester si vous l’êtes déjà, Jungle !, mars 2017, 48 pages (11€).

 

 

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